LETTRE NAPOLITAINE (64)
(De Pylos à Procida, baie de Naples)
du Dimanche 16 Août au Mardi 25 Août 2015
Le cône presque parfait du Stromboli se dresse devant la proue de Balthazar ce Lundi 24 Août à l’heure du couchant. A un demi-mille de la côte et à vitesse réduite nous laissons à tribord le village isolé de Ginostra blotti sur un vague replat sous la pente menaçante. Le temps splendide est parfait pour aller se mettre à la cape en face de la Sciara del Fuoco, attendre la nuit et espérer voir quelques éruptions. En virant doucement au NE la Sciara se découvre derrière les pentes anciennes où perce quelque végétation. Un immense pan de la montagne, haut de près de 900m, zébré de noir, de rougeâtre et de marron, se précipite dans la mer. Monde totalement minéral de laves solidifiées et de scories. C’est par là que s’écoule de temps à autre la lave en fusion débordant du cratère supérieur quand les éruptions sont suffisamment importantes. La nuit tombe doucement ; une vingtaine de minutes après les fumerolles blanches et les petites bouffées noires de cendres illuminées par un petit jet (quelques dizaine de mètres de hauteur) projetant du magma rouge viennent récompenser notre attente; trois autres éruptions un peu plus importantes surviennent ensuite à peu près toutes les vingt minutes. En ce moment le Stromboli est calme. Il y a une quarantaine d’années nous avions pu observer, à bord d’un voilier loué, avec Anne-Marie, Roland, Hedwige et nos enfants une belle coulée de lave descendant du haut de la Sciara. Sur la mer des pierres ponces flottaient. Mais les éruptions peuvent être beaucoup plus importantes. En 1930 notamment une éruption détruisit les villages et cultures. L’île fut abandonnée par ses habitants dont beaucoup fuirent pour établir une colonie de « Stromboliotes » en Australie. Comme le fait remarquer JP c’était difficile d’aller plus loin pour fuir le désastre. Nous distinguons parfaitement aux jumelles les silhouettes des randonneurs observant depuis une crête le dominant le cratère en activité. Quand la nuit fut tombée leurs lampes frontales dessinent une guirlande de points lumineux. Hier en fin d’après midi Jean-Jacques et moi montions avec un guide et un groupe de jeunes de 20 à 25 ans, venus de Lipari en bateau d’excursions, le sentier très raide gravissant les pentes depuis le village de San Bartolomeo. Mais un rythme trop rapide pour moi et un sentier vraiment pas tracé par des alpins m’avait rappelé qu’à 75 ans il faut un minimum d’entraînement pour monter 900m à 350m à l’heure sur un sentier excessivement raide. Trois mois de bateau vous mettent les jambes en flanelle. Ne voulant pas me crever j’avais fait demi tour à 400m, laissant Jean-Jacques plus jeune et arrivant de Val des Près (où il a une maison dans la très belle vallée de Névache près de Briançon et du Montgenèvre) poursuivre à l’aise l’ascension. Pas trop déçu car je m’y attendais un peu en m’y lançant sans entraînement, mais touché quand même car il y a une douzaine d’années seulement j’emmenais mon fils Christophe faire la traversée de la Meije, ce qui est quand même une autre entreprise. 1600m de montée pour atteindre le joli petit refuge du Promontoire, déjà en paroi, puis treize heures de varappe, rappels, traversée de glaciers dont une bonne partie à près de 4000m. Où est passée l’époque où je montais sans peiner et avec un gros sac 1500m de dénivellée en trois heures ? Jeunesse, jeunesse, un verre de rhum.
C’est en tout début de cet après-midi que nous avons appareillé de Lipari après une matinée de courses, lessive, plein de gasoil et petits travaux divers pour aller mouiller quelques milles plus loin dans une eau superbe devant l’ancienne carrière de pierres ponces toute blanche de Porticello. La chaleur encore forte dans le port nous invitait en effet au bain dans cette eau peu profonde d’une belle couleur turquoise, le blanc du fond de sable étant accentué par la poudre de pierre ponce. Voulant arriver au pied du Stromboli à l’heure du couchant Balthazar a musardé à vitesse réduite autour des îlots, pyramides et aiguilles déchiquetées qui entourent l’isola Panarea : îlots de Panarelli, Dattilo, Lisca Bianca, Lisca Nera, Basiluzzo et rochers Formiche. Près de l’un d’entre eux l’eau bouillonne, laissant échapper des gaz sulfureux.
21h15. A hisser la Grand’Voile et dérouler le génois. Une délicieuse petite brise d’ENE nous fait filer au petit Largue dans le silence à un peu plus de 6nds sur une mer plate. Le bateau est faiblement gîté, une demi-lune croissante éclaire la mer, le Stromboli s’éloigne dans le sillage, cap sur la baie de Naples, moment de grâce pour l’homme de quart veillant dans le cockpit alors que les équipiers s’endorment.
Pour arriver là nous avons appareillé Mardi 18 Août au matin de Pylos où je vous ai laissé, après avoir déposé Hedwige et Mimiche (Laurent étant parti et Jean-Jacques ayant embarqué la veille).
Du près, du près ! c’est ainsi que l’on peut résumer cette traversée de 3 jours de la mer Ionienne au près serré dans une petite brise de NNW revenant ensuite à l’WNW. Il s’agit en affinant les réglages des voiles, avec l’assistance des penons noirs matérialisant l’écoulement des filets d’air, de faire avancer le canote dans cet air ne dépassant pas 7 à 8 nœuds de vent réel, le plus près possible de la route Ouest. Au cours de la première nuit le vent fraîchit au NW force 5 nous obligeant à prendre un ris dans la Grand’Voile et de rouler le génois à la première marque dans un vent apparent oscillant autour de 22nds (pour les non initiés le vent réel est celui que l’on mesure ou ressent lorsqu’on est immobile, le vent apparent est celui que l’on mesure ou ressent lorsqu’on se déplace en bateau, en vélo, en voiture ou en avion ; quand un voilier fait du près serré le vent apparent est très proche du vent réel augmenté de la vitesse du bateau). Le matin du deuxième jour le vent faiblit et revient à 8nds du NNW. Nous sommes donc heureux dans ces conditions de toucher en fin d’après midi de ce deuxième jour une jolie brise de SW nous permettant de marcher en route directe sur l’entrée du détroit de Messine, mais toujours au près, après avoir abandonné l’idée initiale d’aller mouiller à Taormine qui nous aurait obligé de louvoyer longuement en tirant des bords contre le vent contraire. Laissons nous comme Ulysse guider par le vent.
Tiens, voilà que le groupe électrogène, nécessaire pour recharger les batteries au cours des longues traversées à la voile, nous joue des tours. Le moteur démarre au quart de tour puis s’arrête immédiatement sur anomalie UU. Ce groupe Kohler 8KVA a marché comme une horloge depuis des années. La fonction UU déclenche l’arrêt automatique du groupe si la tension (230V) est inférieure à 80% de la tension nominale pendant plus de 10s. Il y a quelques jours l’alarme UU s’était déclenchée intempestivement alors que le groupe tournait depuis plus d’une heure et délivrait la tension nominale, ceci sans que cette alarme conduise à l’arrêt automatique du groupe, ce qui est anormal. Cette fois-ci elle déclenche de manière répétée l’arrêt du groupe en quelques secondes pendant la séquence de démarrage. Manifestement il va falloir changer la carte électronique qui porte cette fonction UU manifestement détraquée. En attendant il faudra de temps à autre faire tourner le moteur principal et ses alternateurs pour recharger les batteries en 12 et 24V, en complément de l’éolienne et des panneaux solaires qui fournissent une bonne partie de la production électrique.
Tiens un bateau blanc à la passerelle assez haute, surmontée de nombreuses antennes nous rattrape doucement en se dirigeant vers nous. Plus proche maintenant je lis clairement aux jumelles « Guardia Costiera » en grosses lettres peintes en rouge sur son flanc. Je m’apprête à recevoir la visite des garde-côtes mais l’absence d’appel à la VHF m’intrigue. Le bateau n’est plus maintenant qu’à une cinquantaine de mètres sur notre bâbord et nous dépasse lentement sans s’intéresser à nous. Sur sa grande plateforme en arrière, de la Rescue Zone nous apercevons alors une foule bigarrée qui s’agite en se penchant au-dessus de la lisse du pavois. Manifestement le garde côte est allé sauver de l’ordre d’une centaine d’émigrés en difficultés quelque part dans la zone. Le bateau passe silencieux, vision forte du drame de ces pauvres gens fuyant les guerres, la misère et le fanatisme vers l’Eldorado européen.
Tiens la mer s’invite à bord ! Au petit matin du troisième jour je venais d’ouvrir un des grands panneaux vitrés du carré pour aérer celui-ci. La mer était agitée sans plus, mais un peu ébouriffée par un courant s’opposant au vent qui n’excédait pas 7 nds réels. Il a suffi qu’une vague vicieuse monte sur le pont à l’avant juste au moment où Balthazar enfonçait son étrave pour déverser bruyamment deux seaux d’eau de mer dans le carré et une bonne dose sur la figure et les couchettes de la cabine de Jean-Jacques dont le petit panneau zénithal était resté également ouvert (il fait encore chaud avec une mer à 28°C). A rincer les coussins et matelas à l’eau douce, à trier les revues et bouquins nageant dans l’eau… C’est à Messine que nous ferons sécher tout cela.
En mer Egée il n’y a ni mouettes, ni dauphins et pour cause, il n’y a pas de poissons à manger. Seuls les calamars et les poulpes sont en assez grand nombre et agrémentent les cartes des tavernes. On se demande ce qu’ils mangent. C’est donc avec plaisir que nous retrouvons dauphins et mouettes à l’approche du détroit de Messine. Sans ces compagnons la mer est un peu vide.
A l’approche du détroit le vent qui s’y engouffre fraîchit et Balthazar doit louvoyer sous solent et voile à deux ris, aidé par le moteur pour lutter contre le vent et le courant, devenu contraire. C’est à 17h30 que nous retrouvons avec plaisir Messine et sa Marina del Nettuno après trois jours de traversée. Qu’il est bon le Morito sur les fauteuils confortables du bar de la marina, dehors au bord du quai. Santé !
Cette fois-ci nous sommes accostés non pas au ponton flottant brise lame extérieur mais au quai principal, fait de grosses dalles de basalte noir, près d’un escalier de pierre monumental en forme d’amphithéâtre. Mais que signifie-t-il alors qu’ on ne voit pas bien à quoi il sert ? Je découvre alors deux plaques apposées à l’intérieur de la balustrade en pierre qui le domine. L’une célèbre la victoire de la flotte « chrétienne » qui appareilla d’ici précisément pour aller écraser la flotte turque à Lépante, l’autre la participation glorieuse des galères de Messine à la célèbre bataille navale.
Quand on est sur les bancs de l’école en cours d’Histoire, Lépante est une bataille parmi de nombreuses autres. On imagine mal aujourd’hui l’affrontement sans merci pour le contrôle de la Méditerranée entre les deux empires, le chrétien de Charles Quint et son successeur, l’autre musulman de Soliman le Magnifique et son successeur. On imagine encore plus mal l’immense soulagement des chrétiens de Méditerranée, après la victoire de Lépante qui mit un terme à l’expansion des turcs en Méditerranée occidentale, chrétiens victimes régulièrement nous l’avons vu au fil de ces lettres, de massacres, incendie et destruction des villes, et souvent emmenées en esclavage, actes de guerre ou de piraterie, les Turcs se servant des pirates contre les chrétiens, siège terrible et meurtrier de Rhodes d’où les chevaliers sont obligés de fuir (ils tiendront sous le commandement remarquable de Valette durant le siège de Malte où ils s’étaient repliés et réussiront finalement à rejeter les Turcs à la mer). Ces deux plaques de marbre nous le rappelle.
Mardi 25 Août. Dans la brume de chaleur les hautes falaises de Capri apparaissent. Il est 14h20 lorsque nous doublons à la voile soutenue par le moteur au ralenti la Punta Carena son extrémité Ouest. En laissant Capri sur tribord il me revient le fou rire énorme que nous avions eu Anne-Marie, Hedwige Roland et nos enfants en y relâchant pour un RV manqué avec un délégué italien (Camarano pour ceux qui l’ont connu) à l’ESA (Agence Spatiale Européenne), celui-ci nous ayant posé un lapin. Le port de cette cité chique était bondé de yachts et nous avions réussi non sans mal à nous glisser à couple de l’un d’entre eux. En revenant de dîner dans une taverne nous retraversons silencieusement et déchaussés comme au débarquement le pont avant du yacht en question. Mais notre chienne Flika qui à l’époque nous suivait partout ne résista pas à traverser en diagonale les matelas blanc immaculé de ces dames. Le quai n’était pas spécialement propre et Flika n’avait pas de chaussures. Résultat : une artistique ligne d’empreintes de ses coussinets au tampon encreur fait de boue et de graisses décorait les matelas blancs qui n’étaient plus du tout immaculés, à la manière de Tati qui laissa dans un de ses films de superbes empreintes de goudron sur la moquette impeccable d’un hôtel de vacances. Les pieds nickelés appareillèrent discrètement au petit matin….
A 17H20 l’ancre plonge tout près de l’entrée du petit port plein de charme de Procida, côté anse Coricella, au pied du Castello et du monastère San Michele. Les maisons très anciennes, aux toits plats et aux façades colorées, serrées un peu de guingois dans les pentes raides de la colline, les étroites ruelles que l’on devine à peine sont restées dans leur pur jus populaire de l’époque car le tourisme a épargné Procida, à la différence des ses voisines de la baie de Naples, Capri et Ischia envahies par les villas luxueuses et la jet set (expression un peu désuète aujourd’hui où tout le monde prend l’avion). Oui Procida a conservé tout son caractère ; si vous passez par là ne manquez pas de vous y arrêter. C’est ce que nous faisons en décidant d’y rester deux nuits. Après-demain nous appareillerons pour les îles Pontines. La nuit précédente je me suis surpris à me couvrir (partiellement quand même) d’un drap, ce soir en dînant dans le cockpit nous avions presque frais, notre route fait du Nord et de l’Ouest. Nous sommes sur le chemin du retour et approchons de la fin de l’été.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages
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Equipage de Balthazar :
Jean-Pierre, JP (Merle), Jean-Jacques (Auffret)